Extrait de Passion de Sable

Lil

 

Je flottais.

Je sentais confusément, tout autour de moi, les mouvements violents de remous incontrôlables à la sauvagerie déchaînée, et pourtant, j'étais étrangement calme. En mon for intérieur, une grande sérénité cédait progressivement à la promesse d'un sommeil profond et paisible. Mon corps paraissait pris dans un féroce tourbillon mais mon âme, loin de le combattre, acceptait ses mouvements pour au contraire l'accompagner en harmonie symbiotique. Avec un plaisir voluptueux, je me laissais entraîner dans cette danse endiablée que j'étais certain de voir s'ouvrir sur un au-delà enchanteur, peut-être même utopique.

Ce n'était pas désagréable. Je voguais dans l'attente d'un événement imprécis, sans savoir quoi en particulier. Je pensais seulement que la situation en laquelle je me trouvais alors devait être transitoire, et que ce flux intemporel où je baignais déboucherait sans doute sur quelque chose. Je ne cherchais cependant pas à concevoir la forme que cela prendrait. Je patientais.

Lentement, inéluctablement, le flot sembla tarir et je retrouvai peu à peu ma stabilité. Vint un moment où je cessai de tournoyer sans repères et pus finalement me déterminer un haut, un bas, une gauche, une droite.

Pourtant c'était toujours le néant. Je commençais à saisir à quel endroit je me trouvais.

En moi-même...

Quand une lueur apparut, je me dirigeai vers elle.

 

Ako

 

Sur mes lèvres desséchées, l'air chaud du Désert laissait un goût de sable et de rocaille teinté d'amertume. À travers le rideau épais de la tente, les rayons tapaient durement et traçaient sur la paroi un dessin zébré d'ombre et de lumière.

La journée s'avançait vers le zénith ; j'entendais à l'extérieur mon père Anky et mon grand frère Soruel qui s'entraînaient à la lance et s'affrontaient en duel. Probablement s'élançaient-ils l'un vers l'autre avec ardeur et échangeaient-ils quelques passes avant de finalement s'écarter, le souffle court et les tempes couvertes de sueur. Depuis peu, Soruel gagnait en habileté et il devenait de plus en plus difficile à notre paternel de lui trouver un point faible pour franchir sa défense et le désarmer.

Notre mère, Naïa, était partie vers le début de la matinée ; l'observation de l'horizon et le comportement des oiseaux l'avaient convaincue de la présence non loin d'une source d'eau et peut-être de ravitaillement. Ayant décidé hier de rester sur place afin que nous nous occupions de notre blessé, elle s'était mise en route avec notre chameau et nos outres.

Quant à moi, j'étais là, dans notre modeste et commun habitat, mobile et léger mais pourvu de tout le confort souhaitable. Assis en tailleur sur un tapis en poils de méhari, je veillais sur l'homme que j'avais recueilli trois jours plus tôt.

C'était lors d'une battue en solitaire, alors que j'arpentais avec Emir les dunes balayées par les vents, un voile replié sur mon visage. Je guettais le sol à la recherche de proies : petits rongeurs et reptiles principalement, si véloces à se mettre à l'abri en cas de danger et donc exigeant une vigilance de tous les instants. Dans ma besace pendait déjà de quoi sustenter notre famille le temps d'une soirée, quand Emir se dirigea spontanément vers une forme inerte allongée sur le sol. En me penchant, je reconnus un colon à la peau pâle comme le sel. De diverses meurtrissures réparties sur son corps suintait un sang noirâtre, presque coagulé. Certaines plaies, purulentes, dégageaient une odeur qui me faisait plisser les narines. Ayant vérifié qu'il était encore vivant, je ne pus me résoudre à l'abandonner et je l'embarquai, couché en travers de l'oryx.

Voilà comment il se retrouva au milieu de nous, un étranger aux traits obtus, à la mâchoire carrée comme une brique d'argile et au nez effilé tel un bec de jacana. Ma mère le soigna comme elle aurait soigné l'un des nôtres, en lavant et en bandant ses membres, changeant ses pansements si nécessaire. J'étais particulièrement curieux de cet humain qui ne nous ressemblait pas, et je ne me lassais pas d'admirer sa morphologie différente de la mienne, de comparer les tailles respectives de nos fronts, de nos doigts, de nos torses, de nos jambes,... Depuis son arrivée, il n'avait encore pas remué un muscle, mais sa respiration s'était apaisée et était à présent profonde et régulière.

Son épiderme était sec, et non plus humecté d'une constante pellicule humide comme auparavant. Aux heures plus torrides qui s'annonçaient, un filet de transpiration le couvrirait peut-être, mais elle ne serait pas due à la fièvre. J'étais heureux de voir son état s'améliorer, et je me demandais qui se révélerait à moi quand il ouvrirait les yeux. Ce serait la première fois que j'adresserais la parole à un blanc sans qu'il m'insulte, m'invective ou me chasse. Bien sûr, ça ne voulait pas dire qu'il se montrerait aimable ou qu'il ne me haïrait pas, mais ici je me tenais chez moi et après tout, j'étais son sauveur. Je n'avais pas grand chose à redouter de lui ; quant à mon devoir d'hôte, je le ferais jusqu'au bout.

Il était vêtu d'un de nos habits de voyageurs ; les siens, qui étaient barbouillés de cruor et inadaptés au Désert, avaient été nettoyés et reposaient en un tas propre au pied de sa paillasse. Naïa supposait qu'il ne tarderait pas à émerger de sa torpeur, c'est pourquoi je demeurais en permanence auprès de lui, afin qu'il ne s'effraie pas quand il se réveillerait dans un lieu inconnu.

Son âge semblait être celui de mon aîné, soit trois ou quatre ans de plus que moi. Pour quelle raison gisait-il seul à l'endroit où je l'avais découvert ? J'espérais vraiment qu'il me le raconterait. J'adorais les histoires, j'adorais les nouvelles rencontres.

Je n'imaginais pas que celle-ci s'apprêtait à bouleverser à jamais mon existence.

 

Lil

 

Je baignais dans la quiétude. Certaines parties de mon corps me faisaient souffrir mais je pressentais que leur douleur s'était déjà atténuée et que, quoi que j'eus subi, j'étais en train de guérir.

Par une belle matinée, j'ouvris les yeux. Mon regard se posa d'abord sur une toile bleu nuit dont le tissu semblait épais malgré le soleil discernable par transparence. Ce genre de campement ne m'était pas coutumier. Pouvait-ce être dû au brouillard dans mon crâne ?

Ensuite, je distinguai la silhouette de l'adolescent accroupi à ma droite, braquant sur moi ses pupilles curieuses. Sa peau de miel, ses iris clairs évoquant l'écorce chaleureuse d'un palmier et ses traits fins comme ceux d'une fille dévoilaient d'évidentes origines khmelles, aussi devinai-je aussitôt la nature de l'abri où nous étions. Que faisais-je donc dans un lieu pareil ?

Je tentai de me redresser mais un éclair fulgurant me traversa l'échine ; tout tournoya, mes paumes trahirent mes appuis et le sol se précipita à ma rencontre. Heureusement, le garçon se pencha ; ses bras m'entourèrent le torse avec douceur et me repoussèrent gentiment en arrière :

- Il est trop tôt pour vous lever. Vous avez été grièvement blessé ; prenez le temps de récupérer. N'ayez crainte, vous êtes en sécurité.

Son ton calme, presque caressant, me rasséréna immédiatement. Je fixai son visage ovale ; il me rendit un sourire timide. Je cherchai à le lui renvoyer mais une fatigue soudaine m'envahit, et je replongeai dans le sommeil.

 

Quand je repris à nouveau conscience, la lumière oblique indiquait un astre au plus bas sur l'horizon. La clarté régnait toujours, mais le crépuscule ne tarderait pas à tomber et l'obscurité à nous draper. La brume dans mes pensées s'était dissipée, pourtant j'avais l'impression qu'une enveloppe ténébreuse s'acharnait à m'interdire l'accès à mes souvenirs. J'essayai de comprendre ce qui m'était arrivé, mais tout ce qui me revenait consistait en une émotion diffuse de rage mêlée d'effroi, et des bruits de chocs métalliques. Je tâtonnai mentalement en quête d'indices : qui j'étais, où j'étais, où j'allais... Rien. Je ne me rappelais de rien.

Je scrutai les alentours ; j'étais seul. La tente bleu nuit me couvrait encore, et j'étais couché sur le tapis de chameau. Plus loin à différents emplacements, je décelai d'autres paillasses, des tuniques typiques du Désert pendues ou pliées avec soin et divers ustensiles de cuisine. Je ne vis pas d'arme, ni d'être humain, mais j'entendis au dehors le bruissement de discussions paisibles, débattant de la suite d'un voyage et de ce à quoi il fallait s'attendre durant celui-ci. De ce que je saisis en tendant ainsi l'oreille, je déduisis que j'avais été recueilli par un groupe nomade composé de quelques personnes seulement. Elles se dirigeaient vers l'Enkardie, où elles escomptaient faire commerce d'objets fabriqués dans le sud.

"Enkardie" résonnait mélancoliquement à mon tympan, et je me demandai si j'étais enkard. Je m'examinai les mains : elles étaient pâles, larges et couvertes de cals ; sur la gauche s'étendait un bandage qui courait jusqu'à mon coude.

Je sentais plus clairement, dorénavant, quelles zones de ma chair pâtissaient des contusions les plus sérieuses. Déjà en voie de cicatrisation, elles restaient vives et m'élançaient quand j'envisageais de remuer un muscle. Lors de mon bref éveil -était-ce la même journée ?-, je ne m'étais pas rendu compte de mon état, mais vraisemblablement, le pire m'avait été épargné. Et c'est indéniablement à ces Khmels que je devais la vie.

Pourquoi m'avaient-ils secouru ?

J'avais à peine formulé cette question dans mon esprit qu'un rabat du bivouac s'écarta et une femme y pénétra. Quand elle m'aperçut, elle s'illumina littéralement. La joie pétillait dans ses iris marron tandis que deux tresses couleur obsidienne dansaient devant ses épaules et touchaient ses hanches.

- Bonjour ! s'exclama-t-elle d'une voix chantante, on ne peut plus amicale. Je suis contente de vous voir de retour parmi nous. Je m'appelle Naïa. Mon fils Ako m'a rapporté tantôt que vous vous portiez mieux, quelle bonne nouvelle ! Vous êtes probablement affamé, souhaiteriez-vous d'une portion d'erjali ? Vous avez de la chance, il est encore chaud, comme nous venons juste de dîner...

Elle avait tout dit d'une traite, sans reprendre son souffle. À l'instant où elle en parla, je remarquai qu'effectivement la faim me tordait l'estomac, et j'acquiesçai avec reconnaissance. Elle tourna donc les talons, annonça à la ronde que "l'homme blanc s'était réveillé" et reparut peu après avec un bol de porcelaine brute qu'elle me tendit.

L'erjali était une soupe de grains de mil, de dattes séchées et de lait caillé. Ce n'était pas mauvais, et je fus rassasié plus rapidement que je ne l'aurais cru. Au cours de mon repas, le restant de la famille s'était glissé à l'intérieur et j'étais désormais le centre d'un cercle d'attention, telle une bête exotique. Je n'en étais cependant pas gêné, car l'amabilité et la politesse transpiraient de chacun de leurs actes, et tous se comportaient avec discrétion et délicatesse. Je les étudiai en mangeant : ils étaient quatre, tous de carrure longiligne, le teint mat et les cheveux longs et noirs. La femme les nattait ; son mari, un individu dans la force de l'âge et à l'expression assurée, les nouait sur la nuque ; quant à leurs fils, leur coiffure ressemblait vaguement à celle de leur père, mais deux mèches chutant sur les côtés s'en échappaient.

Quand j'eus fini, je reposai mon plat, la cuillère appuyée sur le bord. En position assise, je me tenais à la hauteur de mes hôtes. J'avais l'intention de me présenter pour entamer la conversation, mais il me revint alors que mon propre nom se dérobait depuis un moment. Je m'orientai donc sur des remerciements.

- Je ne vous connais pas, mais je sais que vous m'avez sauvé. Je vous en suis redevable du fond du coeur. Merci.

- Votre gratitude nous honore, répondit le patriarche, mais vous ne nous devez rien. Qui aurait pu abandonner une personne mourant sur son chemin ? C'est Ako qui vous a trouvé, ajouta-t-il en désignant le jeune qui m'avait veillé. Il vous a ramené en croupe de notre oryx, et mon épouse s'est occupée de vous. Nous avons poursuivi notre route deux ou trois jours avant de faire halte pour vous permettre de vous rétablir. Cela nous a ralentis, mais si vous vous révélez ensuite apte à marcher plus tôt que prévu, nous rattraperons facilement notre retard. Non pas que nous soyions pressés, mais plus vite nous sortirons des sables, plus agréable ce sera, précisa-t-il avec un clin d'oeil.

Je hochai le menton avec respect. Le mot "Khmel" sonnait en moi avec une connotation négative, mais j'étais convaincu de son absence de fondement. Et d'ailleurs, ces gens m'avaient déjà prouvé leur bonté.

- J'aimerais vous dire qui je suis, mais je ne parviens pas à m'en souvenir, avouai-je. J'ignore mon identité et ce que j'ai vécu. Je suis désolé...

Une moue étonnée parcourut mon interlocuteur quand il apprit mon amnésie, néanmoins il balaya mes excuses d'un geste.

- Peu importe. Vous nous accompagnerez jusqu'à ce que vous soyez remis, puis vous déciderez de votre itinéraire. Nos pas nous mènent actuellement vers Faeghyn que nous franchirons pour gagner l'Enkardie. Si vous ne désirez pas nous suivre là-bas, vous pourrez nous quitter quand vous voudrez, mais pour votre santé, il vaut mieux que vous demeuriez avec nous pour quelques semaines.

Je donnai mon accord. Je n'avais nulle part où aller, et puis je m'imaginais mal me lancer dans une aventure solitaire en plein Désert. Sur ce, on m'expliqua comment on m'avait découvert exactement et on m'apporta le matériel que je portais sur moi.

Si j'avais espéré que j'y dénicherais une indication sur mon identité et mon ascendance, je fus déçu.  La forme des vêtements et de la courte dague à la lame brisée, inemployable, était largement répandue dans le nord du continent ; il pouvait s'agir de Faeghyn, de l'Enkardie ou d'un autre pays. Je ne possédais aucun document écrit et à nul endroit ne figuraient un cachet ou un sceau quelconques. J'en étais réduit aux suppositions ; je ne voyais même pas dans quelle sorte d'incident j'avais pu être impliqué.

Étrangement, ce vide ne m'attristait pas. L'idée de la perte de ma mémoire et de mon passé créait certes un manque en moi, mais j'avais le sentiment qu'il me suffirait d'avancer pour l'emplir. J'éprouvais l'envie de faire plus ample connaissance avec ces Khmels qui m'avaient soigné et accueilli si généreusement ; si je me montrais capable, au fil du temps, de ne plus être un poids, voire éventuellement de me rendre utile... Alors j'aurais progressé, et je réussirais peut-être à combler un peu l'infinité de la dette que j'avais envers eux quoi qu'ils prétendissent à ce sujet.

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