Chapitre 4

Sur la route de la Vie


 

Arthur reposa ses outils en poussant un immense soupir de soulagement. La restauration de la tombe était enfin finie ! Il n’était pas peu fier de son travail. Il faut dire qu’elle avait vraiment été dans un sale état ; monsieur Kevin avait bien essayé de l’entretenir de temps à autre mais c’était rapidement devenu une charge trop conséquente pour un homme seul, qui devait s’occuper de ses propres affaires et ne pouvait pas toujours effectuer le long trajet jusqu’à la tombe abandonnée de la voisine. Arthur ne lui en voulait pas ; bien au contraire, leur vieil ami avait fait preuve d’un immense dévouement en essayant de s’en occuper, c’était même probablement grâce à ses efforts si le jeune garçon était finalement parvenu à la récupérer en lui consacrant le temps et l’énergie nécessaires.

Mais ça aurait été mentir que de prétendre qu’il effectué seul ce travail. Au cours des derniers mois, il avait bénéficié d’une aide constante, discrète, éternelle. Apparemment, c’était définitif : Irwin ne retournerait jamais en Angleterre. Les circonstances l’avaient brutalement forcé à quitter son pays, mais finalement il semblait passablement bien s’en accommoder.

Le regard d’Arthur glissa vers le jeune homme qui se tenait accroupi quelques mètres plus loin. Il était occupé à creuser des trous dans le sol afin d’y planter des graines, avec l’espoir qu’elles donneraient naissance à un somptueux champs de fleur, apte à embellir ces lieux. Contre toute attente, l’ancien noble s’était découvert une passion pour le jardinage et la culture. Il n’aimait rien tant que retourner la terre en poussant la charrue derrière les bœufs et ensemencer le champ. Mais ce qui lui plaisait le plus, c’était sans conteste la lente fructification de son labeur, lorsque les plantes atteignaient une taille et un nombre considérable. En tout cas, depuis que le dernier blé avait commencé à pousser, il ne cessait de faire des trous. Il voulait maintenant s’essayer à l’horticulture de décoration. Pourquoi pas.

Arthur ne pouvait s’empêcher de le trouver touchant, lorsqu’un pli barrait son front tandis qu’il s’appliquait consciencieusement à sa tâche. Ses gestes étaient particulièrement habiles, il manipulait les feuilles délicates avec beaucoup de soin, et peut-être un soupçon de tendresse. Il n’aurait jamais imaginé qu’une telle gentillesse se dissimulait sous la carapace tordue de vices de l’aristocrate londonien ; décidément, il le trouvait bien changé. Depuis son réveil dans la cabine du paquebot, Irwin n’avait cessé de le surprendre. Et pourtant, depuis son emprisonnement déjà, il s’en était douté. Il ne savait combien de fois il l’avait senti s’approcher de lui et lui caresser doucement les cheveux, quand il le croyait inconscient.

Apparemment, Irwin dut se rendre compte qu’il le fixait car il releva les yeux et lui adressa un sourire discret, auquel Arthur répondit. Puis, comme la gêne lui montait aux joues, il se pencha en avant et feignit de se remettre à gratter la tombe, alors qu’elle luisait déjà. Mais il n’avait pas envie de lui parler maintenant. Il ne savait pas quoi lui dire. Irwin était vraiment trop correct. Et il l’aimait. Arthur ferma les yeux.

Georgie… Abel… Où êtes-vous ?

Les deux êtres les plus chers à son cœur ne venaient pas le rejoindre. Il avait pourtant été sûr qu’ils ne tarderaient pas, et avait cru pouvoir, peut-être, repousser sa décision jusqu’au moment où il les reverrait. Mais il ne savait plus très bien, maintenant. Un hiver entier s’était déjà écoulé depuis son retour en Australie. Il était peut-être temps, désormais, d’envisager le pire.

Si ça se trouve, ils ne s’en sont pas sortis.

Qu’est-ce que je ferai, alors ? Devrais-je demeurer toute ma vie dans cette indécision, à attendre quelque chose qui ne viendra peut-être jamais ? Devrais-je retourner à Londres pour mener mes propres investigations ?

L’image du cachot lui traversa l’esprit, et un frisson secoua son corps au souvenir visqueux de la drogue qu’on lui avait injectée quotidiennement durant tous ces longs mois d’enfer.

Non. Je ne pourrai pas. Je ne pourrai jamais retourner là-bas. Même si je ne dois jamais savoir.

Quand son corps était encore affaibli au point qu’il ne pouvait ni se lever, ni marcher seul, ses pensées étaient restées tout entières tournées vers la guérison, et vers Irwin qui ne le quittait pas d’une semelle. Mais à présent, il se trouvait libéré de cette douleur, mais c’était pour mieux discerner l’immensité de son dilemme.

 

- Finalement, cette traversée se sera déroulée plus vite que je ne l’aurais cru.

- Je trouve aussi. C’est sans doute parce que cette fois, nous sommes ensemble. Alors que quand nous effectuions le trajet en sens inverse, nos épaules étaient chargées par le poids des soucis. Tu venais de te faire chasser de chez toi, et moi je craignais de te perdre. Mais le pire fut sans doute pour Arthur, qui a dû seul assumer la mort et l’enterrement de maman, avant de se lancer à notre poursuite. Il savait pertinemment que plus rien ne l’attendait en Australie.

- Rien ? Comment peux-tu dire cela, Abel ? L’Australie, c’est notre terre. Notre vie. J’ai hâte de revoir notre bonne vieille ferme. Il faudra sans doute quelques mois de ménage, mais à côté de ce que nous avons vécu, il me semble que c’est le paradis.

- C’est vrai. Arthur, où es-tu ? Viens. Nous débarquons à l’instant.

Abel s’empara de la main que lui tendait son petit, revenu en courant à l’appel de son nom. Il le souleva dans ses bras et le prit sur ses épaules, histoire d’être encore plus sûr de ne pas le perdre dans la cohue du débarquement. Puis, il serra la main de Georgie.

- Nous rentrons chez nous.

La terre de leur cœur s’étendait devant eux, infinie. Une main invisible leur étreignit la poitrine, et leurs larmes coulèrent toutes seules.

 

- Je te trouve bien silencieux, aujourd’hui.

- Ah ? Excuse-moi. J’essaierai de faire plus attention.

- Non, ce n’est pas grave ! Je voulais dire, si tu as des ennuis, tu peux m’en parler, tu sais.

- Non, non, je t’assure. Il n’y a rien.

Irwin pinça les lèvres. La gentillesse naturelle d’Arthur se révélait parfois très agaçante, comme en ce moment où sa mauvaise humeur était affreusement visible, surtout quand on le connaissait bien. Et bon gré mal gré, Irwin commençait à connaître son compagnon, car cela faisait déjà un bout de temps qu’ils partageaient le même toit. Plus d’une année s’était déroulée depuis leur débarquement en Australie. Le rétablissement d’Arthur avait été lent, très lent, même. Mais petit à petit, le garçon avait repris des forces et des couleurs, puis le goût à la vie. Seuls deux êtres lui manquaient, et il savait lesquels mais hélas, il ne possédait pas le pouvoir de l’aider à en savoir plus, et ainsi le soulager de ses inquiétudes, où au moins de cette perpétuelle et insupportable interrogation.

Peut-être que je ferais bien de retourner à Londres, et de mener mes propres investigations pour retrouver la trace d’Abel et de Georgie. Mais je ne peux pas le laisser. Je ne peux pas non plus lui demander de m’accompagner. Et puis, comment lui expliquerais-je que je veux l’aider… J’en ai déjà trop fait, après tout. J’ai été son bourreau. Je suis bien plus proche de lui que je n’en ai le droit. Après tout, cela fait longtemps que nous nous connaissons, et rien n’a changé. C’est le mieux. Mais je me demande si je fais bien rester de rester près de lui alors que ce n’est plus nécessaire. Je voulais l’aider à se rétablir, et c’est fait. Il n’a plus besoin de moi, maintenant, alors quelle excuse pourrais-je bien invoquer, cette fois…

Irwin regardait la silhouette d’Arthur qui avançait, deux mètres devant lui. Le garçon, plongé dans ses pensées, ne s’était même pas rendu compte qu’il avait distancé son compagnon de route. Il marchait très bien, son corps était parfaitement remis et lui autorisait maintenant de longues marches, sans la moindre fatigue. Emerveillé par le renouvellement de ses forces, il allait même jusqu’à refuser les chevaux de monsieur Kevin, préférant faire le trajet à pied.

Irwin éprouvait des sentiments mitigés quant au rétablissement d’Arthur. Bien sûr, il se sentait infiniment heureux, mais en même temps…

En même temps, je n’ai plus de raison de continuer à le parasiter, sans compter que j’abuse également de l’hospitalité de monsieur Kevin alors qu’il ne me connaissait même pas avant mon arrivée. Il va bien falloir que je me résigne à mon sort. Cette nouvelle vie me plaît ; je pourrais peut-être m’engager comme fermier, quelque part dans les environs… Comme ça, je pourrais encore voir Arthur, quand il rentrera chez lui.

Il évitait de songer au fait que pour le moment, Arthur n’avait nul autre endroit où retourner. Tant qu’Abel et Georgie manqueraient à l’appel, seule l’attendait une maison vide et probablement envahie par la poussière. Ça ne sert à rien de se donner de faux espoirs, de se bercer d’illusions. Ça fait toujours plus mal quand la réalité nous rattrape, et elle finit toujours pas nous rattraper, Irwin le savait. Voilà pourquoi il évitait le plus possible de voir les choses sous cet angle. Il ne trouverait certainement pas le bonheur à travers le malheur d’Arthur.

- Irwin, dit soudain le jeune garçon.

Il s’était arrêté net, et constaté avec surprise que son compagnon ne se trouvait plus à ses côtés. Il ouvrit des yeux étonnants en le trouvant quelques mètres derrière lui seulement.

- Oui ? répondit Irwin en se hâtant de se porter à sa hauteur.

- Je crois bien que j’ai oublié quelque chose…

- … D’accord. Alors retournons-y.

C’était un mensonge. Arthur, soudain, n’éprouvait plus l’envie de rentrer immédiatement à la ferme de monsieur Kevin ; en fait, il souhaitait profiter encore un peu de ce moment de solitude avec Irwin. Mais comme il n’osait le lui avouer directement, il avait dit ça. Comment rattraper le coup, désormais ? Et puis, il ferait peut-être bien de se montrer un peu plus aimable. Son compagnon lui avait déjà fait une remarque sous-entendue à ce sujet. Mais il ne savait que dire. Et finalement, ils cheminaient silencieusement, tous deux atteints du même malaise. Une fois parvenus à destination, ils constatèrent bien évidemment qu’Arthur n’avait rien oublié du tout : les alentours de la tombe étaient vides.

- Je ferais bien d’aller cueillir des mimosas, déclara soudain Irwin.

Et il s’éclipsa aussitôt. Du coin de l’œil, il vit Arthur se laisser tomber à genoux et joindre les mains.

De toute évidence, quelque chose le turlupine. Mais s’il ne veut pas me dire quoi, je n’ai pas le droit de chercher à en savoir davantage. Le mieux est de le laisser un moment seul avec ses pensées. A mon retour, je verrai bien s’il se sent mieux ou non.

Et puis, j’en ai bien besoin moi aussi…

C’est avec cette pensée au cœur qu’Irwin s’éloigna.

 

Georgie et Abel avaient décidé qu’ils ne rentreraient pas immédiatement dans leur ancienne ferme, désormais à l’abandon, probablement délabrée. Ils étaient décidés à la remettre en état, mais ils avaient pris une décision sur le bateau : celle de commencer par se rendre sur la tombe de leur mère. Bien sûr, ni l’un ni l’autre ne l’avaient encore jamais vue, mais Arthur avait parlé à son frère de son emplacement et ils connaissaient parfaitement l’endroit. C’était une très belle clairière, environnée de toutes parts par la douceur de la nature. N’importe qui aurait souhaité reposer éternellement en un tel lieu, il n’était donc pas étonnant qu’Arthur l’ait choisi pour y enterrer leur mère.

Ils avaient loué les services d’un charretier pour se rendre jusqu’à la ferme de monsieur Kevin, leur plus proche ami. De là, ils envisageaient de se rendre ensuite à pied jusqu’à la tombe, puis de gagner leur ferme. Le trajet serait long, mais ils se réjouissaient d’avance de parcourir à nouveau ces paysages autrefois si familiers.

- Comme ils m’ont manqué… soupira Georgie.

Ils parlèrent de choses et d’autres. De leurs futurs projets, dont la façon dont ils envisageaient de mener leur nouvelle vie, désormais. Probablement vivraient-ils comme tous les Australiens de condition modeste, mais ils désiraient vraiment retrouver ce monde, et ne plus jamais le perdre. Ce serait encore mieux quand le comte Gerald, le père de Georgie, les aurait rejoint ; ils possèderaient alors tout pour former une grande famille.

Mais plus elle s’approchait de leur premier but, plus Georgie sentait croître son impatience : intérieurement, elle redevenait la petite fille insouciante qui autrefois courait dans les champs, sous l’unique et bienveillant de l’astre solaire. Elle débordait d’une énergie nouvelle, d’un enthousiasme débordant ; bientôt, elle se retrouva à courir autour de son mari et de son fils, tout en prenant ce dernier dans ses bras avant de le reposer allègrement sur les épaules de son père. Elle n’avait pas ri comme cela de longtemps, tellement longtemps…

Lorsque la ferme de monsieur Kevin apparut enfin à l’horizon, elle se précipita par le portail, le salua d’un grand :

- Bonjour ! Vous le voyez, je suis de retour avec mon bout de chou ! Du bras, elle lui désignait Arthur, toujours perché sur Abel qui avançait d’un pas tranquille.

Elle vit bien le vieil homme ouvrir des yeux éberlués mais ne lui laissa pas le temps de reprendre son souffle : déjà, elle repartait à la même allure, tandis que sa jupe virevoltait autour d’elle.

- Je vais vite rendre une petite visite à maman ! Ne vous en faites pas, je reviendrai plus tard pour fêter les retrouvailles !

Plus loin, Abel se consulta rapidement avec Georgie. Monsieur Kevin n’entendit pas leur conversation, mais il vit le garçon, qui avait bien grandi et pouvait désormais être appelé un homme, hocher la tête. Puis il tourna le regard dans sa direction et lui adressa un bref signe de la main et un sourire, avant d’indiquer qu’il poursuivait sa route mais reviendrait plus tard. Il acquiesça d’un geste pour montrer qu’il avait compris ; en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la petite famille avait déjà disparu.

« Eh bien ! se dit-il. Je n’ai même pas eu le temps de les aviser de la présence d’Arthur et Irwin. Bah ! Ils se retrouveront bien assez tôt. »

 

En ce jour de printemps, il régnait certainement une atmosphère bien particulière. Cette atmosphère avait retenu Arthur au moment où il s’apprêtait à quitter son lieu de recueillement ; elle avait également envahi Georgie en lui procurant par avance une joie sans discernement. Probablement touchait-elle également le paisible Abel, car ce jour-là son cœur battait d’une façon inhabituelle. A cause de son tempérament passionné, il lui était déjà arrivé de ressentir cela par le passé, et donc il reconnaissait ce sentiment : il allait se passer quelque chose. Il en était sûr. Mais quant à savoir quoi…

 

Les mains jointes, Arthur priait. Il priait pour avoir du courage, de la force. La force de quitter cette indécision, de faire son choix, car il ne pouvait pas attendre éternellement. Il ne pouvait pas faire éternellement attendre Irwin. Un jour ou l’autre, il finirait certainement par se lasser de lui, et alors, il le quitterait. Or Arthur n’envisageait plus, dorénavant, de se retrouver séparé de son ami, il s’en rendait compte maintenant, car cette idée le faisait frémir. Avant, il ne s’en était même pas douté; au début, c’était par reconnaissance, par curiosité, aussi, peut-être ; mais il avait fini par s’habituer à sa présence, et à ses délicates attentions. Et si un jour, il décidait de s’en aller…

Si je continue comme ça, je vais finir par tous les perdre. Même lui.

Un bruit de pas le poussa à se retourner. Irwin se tenait devant lui, la mine grave. Le cœur d’Arthur se pétrifia : il pressentait le pire.

Pas ça…

- Arthur, commença Irwin, j’ai pris une décision…

Non ! Ne dis rien ! Oh, je t’en supplie, tais-toi !

- Je rentre en Angleterre.

Arthur se releva précipitamment. Et il se prit la tête dans les bras.

Mais à peine ses larmes commençaient-elles à couler, qu’il ressentit un tiraillement sur son pantalon.

 

- Arthur ! Ne te précipite pas ainsi, attends-nous ! Je ne fais que cueillir des mimosas pour les mettre sur la tombe de maman !

- Ne t’en fais pas, chérie, je veille sur lui. Tu peux y aller tranquillement.

Abel servait de point de ralliement entre Georgie et leur fils, le petit Arthur. Le garçonnet, apparemment, avait été contaminé par la bonne humeur de sa mère, car il ne tenait plus en place : il voulait absolument devancer ses parents. Il faut dire que tout au long de la route, ils n’avaient cessé de vanter la beauté de l’endroit qu’il s’apprêtait à découvrir, alors à force, il avait hâte d’y parvenir.

Lorsqu’il entendit des voix, l’enfant n’en fut pas autrement surpris. Il était habitué à rencontrer des gens, et ne voyait pas pourquoi il aurait dû se sentir étonné d’en croiser ici. Bien au contraire, il se précipita vers les deux hommes qui se tenaient debout dans la clairière, face à face ; il ne craignait pas les hommes et, bien au contraire, souhaitait partager avec eux le bonheur qu’il ressentait en ce jour.

Mais voilà : le plus jeune pleurait. Il ne savait pas pourquoi, mais une chose lui apparaissait cependant clairement : aujourd’hui, ce n’était pas un jour pour pleurer. C’était un jour regorgeant d’une force mystérieuse, qui avait rendu maman heureuse alors il fallait qu’il en soit de même pour tout le monde. Sans ralentir sa course, il se porta au pied de l’inconnu et chercha à attirer son attention.

Lorsque l’homme porta sur lui son regard clair, l’enfant resta éberlué.

- Ça alors ! Tu ressembles à mon papa !

Surpris, Arthur ne contrôla pas son geste. Il ouvrit ses bras et y recueillit le petit.

 

Tel fut le spectacle qui apparut à Abel lorsqu’il pénétra dans la clairière : au loin, son petit frère, qui lui ressemblait comme un jumeau, se tenait debout, et il avait son fils dans les bras. Il s’arrêta net en le voyant. Il n’en croyait pas ses yeux… C’était impossible, tout simplement. Son petit frère avait perdu la vie dans la Tamise, dans la lointaine Angleterre ; il ne pouvait pas se trouver ici, en Australie. Il devait rêver. Oui, c’était sûrement un rêve.

Mais l’autre venait de se pétrifier également. Comme s’il le reconnaissait… Comme si…

- Abel, murmura-t-il soudain.

Et il se mit à pleurer.

- Est-ce encore une nouvelle hallucination ?

- Je…

- Arthur ? s’écria une voix derrière lui.

Abel se retourna.

Georgie venait de surgir à son tour ; de surprise, elle en lâcha son bouquet de mimosa, qui s’écrasa par terre un petit bruit discret.

- Arthur… Tu es vivant ! Georgie, devançant Abel, se porta au-devant de lui et le prit dans ses bras.

- Georgie… alors je ne rêve pas… mais, qui est cet enfant ?

La jeune femme ne parvenait pas à répondre à sa question. La tête sur son épaule, elle sanglotait éperdument. Derrière lui, Abel parvint enfin à sortir de sa paralysée momentanée. Il s’approcha alors du membre manquant de leur grande famille, et les enserra à son tour.

Arthur referma doucement la porte derrière lui, puis il se recula de quelques pas et contempla longuement la ferme qui avait modelé son enfance et ses derniers jours d’existence.

- Ça aura vraiment demandé du boulot de la remettre sur pied, dit-il à voix haute, mais ça en valait la peine.

- C’est vrai qu’elle est très belle, murmura Irwin.

Le jeune homme n’osait pas parler trop fort. On ne risquait pas de l’entendre, mais dans le silence absolu de la nuit, il lui semblait que la parole brisait quelque chose, une sorte d’équilibre tacite entre tous les éléments naturels. Il se sentait là comme un intrus, et puis il ne gérait pas encore très bien sa présence auprès d’Arthur, mais il faisait de son mieux pour s’efforcer de chasser ce malaise.

Irwin avait été ravi de découvrir le domaine véritable où Arthur avait grandi ; cette ferme si petite, mais où une famille s’était révélée capable de mener des jours heureux, jusqu’à ce qu’un drame la divise. Décidément, le malheur pouvait frapper toutes les classes sociales, et pouvait les pousser à se mêler à l’extrême ; et tant mieux, car cela lui avait permis de rencontrer son compagnon. Il ne remercierait jamais assez la providence pour ce merveilleux cadeau, et en dépit des moments noirs qu’ils avaient vécu, s’il c’était à recommencer, il n’hésiterait pas une seconde. Car…. Ça en valait la peine.

Il se retrouvait dans l’écho des paroles qu’Il venait de prononcer.

- Tu es sûr de ne rien regretter ?

- Rien du tout. Pas même d’avoir attendu si longtemps, car cela m’aura permis de les revoir.

- Et le reste ?

- Ils forment une famille, maintenant.

- Cela ne veut pas dire que tu n’y as plus ta place.

- Mais cela veut dire qu’ils n’ont plus besoin de moi. Et puis… je crois qu’il y en a un autre qui a ce besoin-là.

Arthur venait de tourner la tête vers lui ; à présent, il le fixait droit dans les yeux. Cependant, Irwin ne chercha à fuir son regard : il le soutint avec bravoure.

- C’est vrai. Tu le sais déjà.

- Je l’ai toujours su. Mais il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre ce que je souhaitais moi-même. Maintenant, je sais ; je ne changerai pas d’avis.

Arthur venait de rassurer définitivement Irwin. Il ne le quitterait plus, désormais… Décidément, la gentillesse permettait d’obtenir bien davantage que tout l’argent et toutes les drogues du monde ; l’ancien noble ne l’ignorait plus et ne l’oublierait jamais.

- Je ne peux toujours pas y croire, tu sais…

Arthur s’approcha de lui, se dressa sur la pointe des pieds et déposa un baiser discret sur ses lèvres.

- Je ferai tout ce qu’il faut pour que tu y croies.

Irwin sourit maladroitement. Son compagnon possédait le don de le désorienter au pire moment.

- Mais quand même… Partir comme ça, en pleine nuit ! Je ne suis pas certain que…

- Moi si. J’en suis certain.

C’était tout. Il n’y avait plus rien à ajouter. Irwin hocha la tête.

- Très bien. Comme tu voudras. Mais qu’allons-nous faire ?

- Nous verrons. Nous trouverons bien un endroit où nous établir et vivre à deux.

Irwin ouvrit de grands yeux.

- C’est tout ? Tu n’as pas réfléchi plus loin ?

- Quel besoin. Je suis avec toi, ça me suffit pour le moment. Pas toi ?

- Si…

- Alors ? Qu’est-ce qu’on attend…

- Rien… On n’attend rien.

Arthur se trouvait tout près d’Irwin et ce dernier ne résista pas à la tentation de le serrer dans ses bras. Le garçon se laissa faire ; mieux, il répondit à son étreinte, d’abord doucement, tendrement, puis avec davantage de vigueur. Finalement, Irwin se résolut à le relâcher le premier.

- Il faut y aller maintenant. Sinon on ne partira jamais.

Un hochement de tête lui répondit. Une main serra la sienne. Et ensemble, ils prirent la route d’un avenir nouveau.

Date de dernière mise à jour : 21/01/2014

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