Chapitre 3

Nouveaux départs


 

Le comte Gerald serra longuement sa fille contre lui, puis il la repoussa et la regarda dans les yeux, les mains posées sur ses épaules.

- Dès que j’en aurai terminé avec quelques affaires, déclara-t-il, je viendrai vous rejoindre. Vous êtes sûrs que cela ne vous dérange pas de partir seuls tous les trois ?

- Oh non ! déclara-t-elle d’une voix joyeuse.

Elle se sentait un peu triste d’avoir à se séparer momentanément de son cher père, mais la perspective de regagner enfin l’Australie avec son mari et son fils, après tous ces longs mois d’attente, la remplissait de bonheur et elle ne pouvait dissimuler son enthousiasme. Gerald sourit : Georgie était décidément une fille très mignonne, et quand son visage s’éclairait ainsi, avec ses cheveux longs et bouclés comme le soleil, elle était tout le portrait de sa mère. Surtout avec ce bracelet au poignet…

« Décidément », pensa-t-il.

Lui aussi aurait préféré passer le plus de temps possible avec sa fille ; il en avait été séparé tellement longtemps que vivre tout le restant de ses jours à ses côtés serait à peine suffisant pour rattraper le temps perdu. Pourtant, il savait à quel point elle aimait le pays où elle avait grandi, et où demeuraient tous ses souvenirs d’enfance. Son cœur appartenait à l’Australie. Pas grave : il l’y rejoindrait le plus vite possible après tout, il venait de le dire.

Ce ne serait jamais qu’une très brève séparation, et surtout, la dernière.

- Faites bon voyage, dit-il.

Puis il se tourna vers Abel.

- Prends bien soin d’eux.

- Vous pouvez comptez sur moi, répondit très sérieusement le vigoureux jeune homme.

Gerald sourit. Abel ne s’en rendait peut-être pas compte, mais lui aussi avait changé, la paternité l’avait amené à se métamorphoser : plus adulte, plus viril, son contact respirait la sûreté. De toute évidence, Georgie et le petit étaient en sécurité avec un père comme lui. Mais il y avait davantage encore. Gerald s’était réellement attaché à lui, il considérait ce garçon fougueux et résolu comme son propre fils ; en tout cas, s’il avait pu rêver un gendre, sans la moindre hésitation il aurait décrit Abel.

- A bientôt.

Il n’y avait rien de plus à ajouter. Le trio traversa la passerelle d’embarquement puis ils attendirent, accoudés sur le bastingage, l’appareillement du navire. Quand ils commencèrent à s’éloigner des terres anglaises, ils levèrent les bras et les agitèrent jusqu’à ce que le quai ait disparu à l’horizon.

Abel passa son bras autour de la taille de Georgie, qui portait Arthur dans les bras.

- Eh bien, nous y voilà, dit-il.

Dans quelques semaines, ils seraient de retour chez eux. Où ils mèneraient désormais une vie paisible, loin des aventures de toute sorte.

 

Arthur était encore loin d’être totalement remis. Son corps avait été très affaibli par la drogue et le sevrage, et même s’il était désormais conscient et qu’il parlait, il éprouvait encore beaucoup de peine à marcher plus de quelques mètres ; au-delà, il avait besoin d’un soutien.

- Arthur, lui dit Irwin au moment de débarquer, où vas-tu aller ? J’ai cru comprendre que tu étais seul chez toi ; ta maison doit être bien vide.

- Monsieur Kevin acceptera peut-être de me recevoir. C’est notre voisin, un vieil ami de la famille ; il nous a vus grandir et a toujours veillé sur nous.

- Mais ce n’est pas tout près, quand même… Comment vas-tu le prévenir de ton arrivée ?

- Eh bien, je suppose que je devrai me débrouiller.

Sa voix avait un peu faibli au moment où il prononçait ces paroles. Irwin décida malgré tout de tenter sa chance :

- Laisse-moi t’aider. Je t’accompagne jusque là-bas, puis je te laisserai en paix.

Il s’attendait réellement à essuyer un refus. Arthur en avait probablement assez de le voir. Mais contre toute attente, il lui répondit :

- D’accord. Accompagne-moi jusque chez lui.

Il se sentit un peu heureux. Il allait profiter pleinement de ses derniers instants à ses côtés.

 

Irwin avait réussi à trouver une charrette à louer pour les emmener, lui et Arthur, jusqu’à la ferme de ce fameux monsieur Kevin. Il l’installa confortablement à ses côtés, en le portant presque sur le siège avant, puis prit la place du conducteur et s’empara des rênes.

- Tu sais conduire un attelage ? lui demanda Arthur, surpris.

- Non, mais je vais sûrement y arriver.

Un silence entrecoupé d’un bruit bizarre suivit cette déclaration. Irwin haussa un sourcil en constatant qu’Arthur pouffait de rire.

- Ben quoi ?

- Non rien. Bon, je vais te montrer un peu comment faire.

Malgré son état, Arthur parvint à lui prendre les quatre rênes des mains. Il lui montra alors comment les glisser entre les bons doigts, et régler ensuite l’allure du cheval par les mouvements et les ordres vocaux appropriés.

- C’est un attelage, lui indiqua-t-il par exemple, tu n’es pas en selle. Pas besoin d’accompagner les mouvements de l’encolure avec la main ; il faut au contraire que tu la bouges le moins possible.

Irwin suivit scrupuleusement ses conseils et une dizaine de minutes plus tard, sans pour autant être un conducteur chevronné, il se montra capable de mener le chariot sur les routes sans le faire basculer dans un fossé.

- Finalement, même pour ça, je ne te suis pas utile à grand-chose, marmonna-t-il quand il réussit à peu près à s’en sortir.

- Détrompe-toi. Sans toi, je ne sais pas comment j’aurais fait. Peut-être aurais-je réussi à faire un parvenir à message à monsieur Kevin, ou à convaincre quelqu’un de m’amener gratuitement là-bas, mais dans tous les cas, ça aurait été bien plus compliqué.

Hé… C’était un rêve ou il venait de lui dire quelque chose qui ressemblait à des remerciements ? Irwin rougit. Pourtant, il ne les méritait pas… Après tout, si Arthur était dans cet état, c’était encore de sa faute. Il ne fallait pas qu’il se fasse trop d’illusions ; il lui demanderait probablement de partir une fois arrivé à destination.

- Je me demande, laissa échapper Arthur à voix basse, si Abel et Georgie vont revenir eux aussi.

- Sûrement, répondit vaguement Irwin.

Il sentait son compagnon très attaché à ces personnes, et en éprouvait comme un sentiment de jalousie.

- S’ils te ressemblent, ils doivent probablement aimer ce pays autant que toi. Ils reviendront sûrement.

- J’espère qu’ils n’ont pas eu de problème à Londres.

- Hum.

Il ne pouvait pas vraiment lui certifier que ce n’était pas le cas. Si le duc de Dangering les savait liés à « Caïn » et qu’il avait décidé que cette affaire concernait directement la disparition de son fils, alors il n’était pas impossible qu’il leur ait attiré les pires ennuis. Mais il préféra ne pas dévoiler ces pensées négatives à voix haute, d’autant plus que si ça se trouvait, il s’inquiétait pour rien car rien de tout cela n’avait eu lieu.

- Nous sommes presque arrivés, continua Arthur.

- Oh !

Plongé dans ses pensées, avide de profiter pleinement de la présence de son compagnon, Irwin n’avait pas vu le temps passer. Ils avançaient depuis déjà un bon moment ; Arthur reconnaissait les lieux et levait des yeux émus face à la route qu’il avait parcourue si souvent avec son frère et sa sœur.

Irwin ne prononça pas un mot ; de toute façon, sa gorge serrée l’en aurait empêché. Ça y était, le moment de la séparation était donc venu. Il s’y était préparé, mais… malgré tout, il ne pensait pas que cela lui ferait si mal. Il n’arrivait presque plus à respirer et ses cornées s’embuaient dangereusement. Il se jura de ne pas se laisser aller à pleurer. Il n’avait aucun droit sur Arthur. Il était déjà allé bien trop loin avec lui, et ne méritait pas le moindre espoir. Il le savait parfaitement, il se l’était déjà répété souvent, mais une fois supplémentaire, afin de bien garder la réalité en tête, ne serait pas de trop.

La petite ferme se dessina lentement à l’horizon ; sa forme carrée évoquait la plus pure tradition de la paysannerie australienne. Aux alentours, les champs étaient paisibles ; pour Irwin qui était habitué au fracas de Londres, puis au roulement des flots, l’endroit paraissait au premier abord étrangement silencieux ; mais il suffisait de demeurer immobile quelques minutes pour aussitôt se sensibiliser à la musique du vent dans les herbes et les feuilles, et au chant des oiseaux. En réalité, ce lieu respirait la sérénité et le bonheur. Irwin se sentait capable d’être heureux aussitôt, mais immédiatement, il se fustigea d’avoir osé formuler cette pensée.

Sa route allait quitter ici celle d’Arthur.

Alors que le cheval clopinait sur les derniers mètres de la ferme, la porte s’ouvrit. Un vieil homme à l’air sympathique en sortit, qui regarda d’un œil curieux les visiteurs. Un instant, il ne se passa rien ; puis, son œil s’éclaira :

- Ben ça alors ! Serait-ce là ce cher Arthur ?

Le garçon opina et sauta aussitôt à bas de la charrette, en dépit de son état de faiblesse, pour courir se jeter dans les bras de son ancien ami, qui le rattrapa et le soutint avec une force que ne laissait pas présager son grand âge apparent :

- Monsieur Kevin ! Comme c’est bon de vous revoir !

Irwin conduisit son attelage jusqu’au perron et stoppa l’animal. Il s’apprêtait à faire demi-tour quand il entendit Arthur déclarer :

- C’est une longue histoire, mais pour commencer, auriez-vous l’amabilité de nous recueillir tous les deux jusqu’à nouvel ordre ? Je suis profondément désolé d’avoir à vous demander une chose pareille, monsieur Kevin, mais…

Irwin lui jeta un regard éberlué.

- Tous les deux ?

Arthur lui dédia un sourire parfaitement innocent.

- Ben quoi ? Tu as un autre endroit où aller, peut-être ?

 

- Georgie, l’interpella Abel un soir.

Elle se retourna. Ce jour-là, elle était sortie sur le pont avant et s’était accoudée au bastingage pour contempler le soleil qui se couchait sur l’horizon aplati en colorant l’océan de rouge et d’orange, tout en surveillant du coin de l’œil son petit Arthur. Le garçonnet s’était fait un ami sur le pont, un gamin de son âge qui faisait la traversée avec ses parents pour aller rendre la visite à la famille. Il était d’une classe légèrement supérieure, mais vu le peu d’enfants présents sur le navire, personne ne viendrait s’opposer à leur amitié en invoquant leur différence de rang.

- Oui ?

- …

Abel restait étonnamment silencieux. Pourtant, c’était bien lui qui venait de l’interpeler. Elle se retourna et le dévisagea d’un air légèrement inquiet.

- Que se passe-t-il ?

- Oh… rien, en fait. Simplement, je me demandais…

Il détournait légèrement les yeux vers la droite, et puis son visage, légèrement penché, adoucissait son profil droit. Dans l’air frais du soir, illuminé par le soleil éblouissant, il était vraiment sublime. Et dire que cet homme l’aimait…

- … tu es heureuse de rentrer en Australie ?

Elle ouvrit des yeux ronds.

- Abel, voyons… bien sûr !

- Tu es sûre ? Tu ne regrettes rien ?

Elle pinça les lèvres. « Tu ne regrettes rien », elle savait très bien de quoi il voulait parler. Elle avait vécu avec Lowell une histoire d’amour particulièrement intense, avant qu’il ne lui soit arraché par la gravité de sa maladie. Personne n’y pouvait rien. Elle ne l’oublierait jamais, c’était un fait, inutile de le nier car ce serait mentir. Mais…

- Je t’aime, Abel.

Elle ne l’avait jamais dit aussi clairement, aussi simplement. Elle avait déjà pleuré, manifesté du bonheur et du soulagement, et pourtant c’était la première fois qu’elle prononçait ces paroles. Parce que son amour pour Abel lui paraissait différent, inexplicable, mais tout aussi fort.

- Je t’aime vraiment. Je suis heureuse avec toi. Je vis parce que tu es là. Tu sais, je serais vraiment désespérée s’il t’arrivait quelque chose. Je… je t’en supplie, ne me quitte jamais.

Tout au long de son discours, elle l’avait vu lever vers elle des yeux pleins d’espoir, progressivement rendus brillants par le sens de ses mots. Elle sut qu’elle venait de lui faire particulièrement plaisir, et qu’un nouveau lien se tissait entre eux, raffermissant encore leur proximité. Il lui passa les bras autour des épaules et contempla l’horizon à ses côtés. Derrière eux, les enfants jouaient bruyamment, ce qui les rassurait car tant qu’on les entendait, c’est qu'il ne leur était encore rien arrivé.

- Moi aussi je suis heureux. Je t’aime tellement, depuis toujours.

Elle le savait. Elle avait mis longtemps à le comprendre, elle était tombée amoureuse de Lowell, et avait par la suite été désespérée d’apprendre les sentiments d’Abel et de devoir les rejeter. Tout était bien différent maintenant. Son chemin n’avait pas suivi le cours de ses rêves, et même si bon nombre d’événements heureux étaient survenus (les retrouvailles avec son père, la naissance du petit Arthur), bien d’autres garderaient toujours, malgré l’écoulement du temps, leur aspect tragique.

- Mais dis-moi, reprit Abel, tiens-tu vraiment à retourner dans notre ferme ? Tu es sûre de n’y pas garder de trop mauvais souvenirs ?

- Des mauvais souvenirs ? Comment pourrais-je qualifier de mauvais les souvenirs de notre enfance à tous les trois ? Je veux y retourner, bien sûr. Je ne vois pas où j’irais d’autre. Cet endroit me manque trop !

Abel sourit. Il aurait dû s’en douter. Depuis plusieurs jours déjà, il s’inquiétait en se demandant si Georgie pourrait vraiment trouver le bonheur dans un endroit où s’accumulaient tant de souvenirs, mais il était dans sa nature positive et rayonnante de ne conserver en mémoire que les meilleurs d’entre eux. Il n’était pas tombé amoureux d’elle pour rien. Il la serra contre son torse.

- Très bien, alors nous y retournerons, nous rachèterons des animaux et nous les élèverons.

- En rentrant, il ne faudra pas non plus oublier d’aller se recueillir sur la tombe de maman.

Tout en prononçant cette phrase, Georgie se rendit compte que ce serait la première fois qu’elle s’y rendrait depuis son décès. Car elle se trouvait déjà en Angleterre, chassée de chez elle, lorsque l’événement était survenu, et elle n’avait pas eu l’occasion par la suite de retourner en Australie. La question de l’état de la tombe lui traversa l’esprit, mais elle se rasséréna aussitôt : si les mauvaises herbes et autres petites mauvaises surprises l’avaient envahie, eh bien elle entreprendrait tous les travaux nécessaires pour la restaurer, en y accordant le temps qu’il faudrait, voilà tout. Pas la peine de s’en faire pour ça.

- Il faudra aussi faire une tombe pour Arthur, dit Abel. Même si elle sera vide.

Un ombre traversa aussitôt son cœur. Elle serra la main de son mari.

- Bien sûr, répondit-elle. Bien sûr. Ce sera la première chose à faire en rentrant.

 

Arthur se remettait doucement, même si son corps gardait tant de lésions qu’Irwin craignait qu’elles ne soient irréversibles ; mais le garçon ne se plaignait jamais et en cela, faisait preuve d’un courage admirable. Il éprouvait encore de la peine à se lever et à marcher, même après toutes ces semaines passées confortablement dans une chambre de la ferme de Monsieur Kevin. Il était arrivé à Irwin de fantasmer en se disant qu’il pourrait fort bien s’occuper seul de son compagnon, mais les premiers jours avaient suffi à le détromper, car il ne savait rien faire de lui-même : autrefois, à Londres, c’étaient les domestiques qui s’occupaient d’absolument tout, même de faire le lit ou de chauffer le thé. Lui, il n’était bon qu’à aboyer des ordres et imiter son père en rampant la queue entre les jambes, mais ici ça ne lui servait pas à grand-chose.

Pour ne rien arranger, les brûlures laissées par les piqûres sur les bras d’Arthur refusaient obstinément de guérir. Tout ce qu’Irwin pouvait faire était lui appliquer des pansements propres en espérant qu’elles ne s’infectent pas ; mais il demeurait fragile et sa peau ne supportait pas le moindre choc, aussi devait-il veiller sur lui en permanence. Dans le même temps, il aidait monsieur Kevin à la ferme et apprenait toutes les vulgaires manières d’un fermier. Et le fait est qu’il s’acclimatait fort bien : bientôt, on ne reconnut plus le jeune noble arrogant qui faisait du trafic de drogue dans les rues obscures de Londres. Sa silhouette se musclait, il accomplissait sans rechigner toutes ses tâches, et ne se plaignait pas de ses ampoules ou de la douleur de ses muscles endoloris, une fois le soir venu.

Arthur ne pouvait s’empêcher de penser qu’il s’améliorait de jour en jour, et devenait sans cesse meilleur. Il s’étonnait aussi de voir jusqu’où l’homme était prêt à aller pour lui, car la raison pour laquelle il n’avait toujours pas fait mine de vouloir retourner en Angleterre, alors qu’il en aurait eu vingt fois l’occasion, ne faisait aucun doute à ses yeux.

Pourtant, l’amour d’Irwin était discret. Il prenait bien garde de ne se trahir par aucun geste déplacé, et surveillait même l’intensité de ses regards. Il se montrait prévenant, veillait dans son ombre sur chacun de ses pas et prévenait tout accident. Il se montrait un compagnon silencieux, mais agréable. Bien différent du bourreau confiné dans l’atmosphère empoisonnée de la noblesse anglaise.

Dès qu’il se sentit suffisamment bien pour accomplir seul une certaine distance, Arthur insista pour se rendre sur la tombe de sa mère. Irwin tenta de l’en dissuader, mais voyant qu’il n’obtiendrait pas gain de cause, il finit par se résigner et lui demanda simplement la permission de l’accompagner. Il trouvait imprudent qu’Arthur se rendît seul dans un endroit éloigné, que lui-même ne connaissait pas.

- Bien sûr, lui répondit Arthur. Tu as le droit de venir.

Ils se mirent donc en route. La ferme de monsieur Kevin n’était pas si éloignée de celle où le garçon avait passé son enfance, mais ils devaient quand même marcher un bon moment avant d’y parvenir. La première partie du trajet se déroula de façon bien silencieuse. Puis, Arthur ouvrit la bouche et se décida enfin à aborder le sujet qu’ils évitaient tous deux depuis trop longtemps.

- Irwin… Pourquoi es-tu si gentil avec moi ?

Irwin sursauta. Visiblement, il ne s’attendait pas à ce qu’il pose la question si directement. D’autant plus qu’Arthur connaissait parfaitement la réponse, mais il se sentait bien trop gêné pour la lui dire directement.

- Je… je suppose que je n’ai rien de mieux à faire.

- Vraiment ? Le travail à la ferme te déplaît à ce point ?

Irwin pinça les lèvres.

Pourquoi me tourmente-t-il tant ?

- Si, il me plaît. Beaucoup, même.

- Au point de ne plus vouloir retourner à Londres ?

Alors, il a remarqué… Oui, forcément, ça devait se voir. Il y a sûrement eu mille bateaux en partance pour l’Angleterre, depuis notre arrivée.

Inutile de nier cela.

- Effectivement. Je me sens mieux ici. C’est sûrement le destin qui m’a conduit en Australie. Je n’étais finalement pas fait pour le monde de la noblesse, même si je ne m’en rendais pas forcément compte. Finalement, mes mauvais travers n’étaient peut-être que des exutoires désespérés dans le but d’échapper au mal-être qui me rongeait.

- Tu n’étais pas toi-même à Londres.

- C’est cela même.

- C’est bien ce qu’il me semblait.

Irwin le regarda bien en face.

- Que veux-tu dire ?

- Exactement ce que j’ai dit : le vrai toi, c’est celui qui me fait face maintenant. Celui qui veille sur moi avec douceur et discrétion.

Irwin s’empourpra.

- Je ne voulais pas…

- Je sais que tu ne voulais pas.

Le sujet resta en suspens. Ils étaient tous deux trop pudiques pour s’aventurer trop profondément dans leurs réflexions.

- Nous sommes arrivés, se contenta de déclarer Arthur quelques minutes plus tard.

Ils venaient en effet de déboucher sur une clairière enchanteresse, entourée de mimosas aux fleurs jaune citron. L’air embaumait ce petit coin de paradis, et agrémentait les lieux d’une douceur peu commune. Une tombe se dressait dans un coin, une stèle verticale qui trouvait tout à fait sa place dans le décor. Les mousses l’avaient un peu envahie, et quelques taches parsemaient la pierre.

- Il faudra que je nettoie un peu, constata simplement Arthur.

Il y déposa un bouquet, cueilli au passage, et joignit les mains pour se recueillir.

- Je suis rentré, maman.

Irwin s’agenouilla près de lui.

- Bon retour, répondit-il.

Arthur le gratifia d’un regard surpris.

- Je suis sûre que c’est ce qu’elle dirait, s’expliqua-t-il en souriant.

Le jeune garçon lui rendit son sourire.

- J’en suis sûr aussi.

Et, très discrètement, il posa sa main sur celle d’Irwin. Le grand jeune homme s’en rendit compte, mais ne le montra guère. Simplement, il répondit à l’étreinte de ses doigts et ils restèrent ensemble, silencieux, sur la tombe de celle par qui toute cette histoire avait commencé.

Date de dernière mise à jour : 21/01/2014

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