Chapitre 2

La vie continue…


 

Cependant, contrairement à ce que craignaient leurs compagnons, Irwin de Dangering et Arthur n’étaient pas morts. Ses bras ligotés dans le dos ne permirent pas à Irwin de nager, mais il avait suivi son Caïn de près et l’avait repéré sitôt après sa chute dans les flots glacés. Quelques battements des pieds lui avaient permis de le rejoindre ; il avait alors entrepris une manœuvre désespérée où il cherchait à regagner la surface en le tractant avec ses dents, mais évidemment, c’était trop compliqué, trop peu pratique, et les flots tumultueux les ballottaient dans tous les sens. Il s’épuisa rapidement, mais refusa de renoncer ; et puis finalement, il perdit connaissance à son tour, les dents toujours plantées dans le col de Caïn.

 

Irwin pensait que s’il fermait les yeux, ce serait pour la dernière fois ; et pourtant, il les rouvrit. Il contempla d’un air étonné un plafond blanc au-dessus de lui, incapable de déterminer s’il s’agissait ou non d’une vision du paradis. Cependant, il comprit rapidement qu’il était vivant, et qu’il pouvait encore bouger ; entre autre, on l’avait délié. Il leva la main et remua ses doigts, les uns après les autres. Apparemment, tout fonctionnait. Il tourna la tête vers l’intérieur de la pièce et aperçut Caïn, allongé dans une couchette, de l’autre côté de la cabine.

- Caïn ! s’exclama-t-il.

L’instant d’après, il se tenait auprès de lui et lui tâtait le front et les membres. Caïn respirait, d’un souffle paisible ; il était vivant. Une vague d’émotion l’étreignit, et il posa sa tête contre la sienne, puis il laissa couler des larmes de soulagement.

- Caïn…

Il ne comprenait pas vraiment pourquoi il se sentait aussi heureux, après avoir tenté de l’achever lui-même, un peu plus tôt, mais tels étaient réellement ses sentiments. Il glissa une main sous son cou et le serra un peu plus contre lui.

A cet instant, la porte s’ouvrit. Irwin sursauta et sécha immédiatement ses larmes, mais son mouvement, pas assez prompt, n’échappa pas à la jeune femme qui venait d’entrer en portant un plateau. Elle ne lui fit aucun commentaire, mais lui dédia un clin d’œil complice, comme si elle acceptait de partager un secret. Le rouge lui monta aux joues.

- Vous allez donc mieux ! constata-t-elle d’un ton joyeux. Quand on vous a repêchés dans la Tamise, vous étiez tous deux à moitié morts, surtout votre compagnon en fait. Notre médecin vous a examinés tous les deux ; vous, ça va, mais l’autre, il est sacrément mal en point, dites donc. Il lui faudra sans doute beaucoup de temps pour se remettre. Et puis, ces piqûres de drogue, c’est affreux… Avez-vous une idée de ce qui lui est arrivé ? Vous semblez le connaître…

Irwin garda un silence hébété. Il n’allait quand même pas lui répondre qu’il était le fils du duc de Dangering, et qu’avec son père ils avaient séquestré sévèrement ce garçon car il avait découvert leur trafic de drogue ! En même temps, il ne pouvait pas non pus prétendre que Caïn était un parfait inconnu pour lui ; on les avait sans doute sauvé dans une position compromettante, et elle venait de le surprendre en train de pleurer sur lui.

- Je… C’est un ami, prétendit-il.

Le silence le plus simple est toujours le plus efficace.

- Son nom est Caïn.

- Et vous ? Comment vous appelez-vous ?

- Moi… Heu… Irwin.

- Vous portez le même nom qu’un noble de Londres.

- C’est vrai, on m’a donné le même nom mais je suis plus jeune que lui. C’était pour rendre hommage au duc.

- Je vois. Eh bien, Irwin, je vous ai apporté votre repas. Jusqu’à présent, je vous ai nourris tous les deux, mais peut-être maintenant souhaiterez-vous prendre soin vous-même de votre ami ?

- Heu… C’est-à-dire… Eh bien, d’accord, je m’en occuperai.

- J’en étais sûr, gloussa-t-elle. Bon appétit, alors. Je vous laisse.

Et elle se leva d’un gracieux mouvement, mais Irwin la retint.

- Attendez ! Dites-moi au moins quel jour nous sommes !

- Vous êtes restés inconscient deux jours. Vous avez failli mourir, vous savez.

- Et… Où sommes-nous ?

- Sur un paquebot en partance pour l’Australie. Il nous est impossible de faire demi-tour, vous devrez malheureusement nous accompagner ; mais si vous souhaitez revenir en Angleterre par la suite, vous trouverez forcément un navire pour accomplir le trajet.

Puis s’en alla en refermant discrètement la porte. Irwin était éberlué. Non mais, qu’est-ce qu’elle s’imaginait, encore ? Avait-elle décelé ses mensonges ? Non, apparemment pas. Bah, peu importait. Il reporta son regard sur le visage paisible de Caïn.

L’Australie… Bah, pourquoi pas. Il commença par manger sa souple, puis plongea la cuillère de Caïn dans le deuxième bol et entrepris de porter le liquide à ses lèvres, lentement, une cuillerée après l’autre.

 

De son côté, Georgie se sentait mal. Elle avait souvent la nausée, l’odeur des aliments lui donnait carrément envie de vomir.

- On dirait une femme enceinte ! plaisanta un jour Emma.

Georgie en fut mortifiée. Une femme enceinte… « Mais oui, bien sûr » songea-t-elle brusquement.

Ses sentiments envers Abel n’avaient cessé d’évoluer doucement, et bientôt elle en avait été sûre : elle l’aimait. Pas comme elle avait aimé Lowell, mais de toute façon Lowell était loin maintenant, elle avait elle-même renoncé à lui. L’amour qu’elle ressentait envers Abel était plus calme, plus modéré, mais pas moins intense. Quand Abel se tenait auprès d’elle, elle se sentait tout simplement rayonner, une grande paix l’envahissait. Elle se sentait heureuse de sa présence ; ils avaient fini par passer leur première nuit ensemble, il y avait de cela un mois ou deux.

Et maintenant…

Un enfant d’Abel et de moi…

Pourquoi pas, après tout. Elle sourit. Et une fois de plus, songea avec nostalgie à l’Australie, aux kangourous et sa petite ferme, aux chevaux de Monsieur Kevin.

« Pourvu que l’on puisse y retourner bientôt » pensa-t-elle pour la énième fois.

Abel dessinait des plans pour un bateau, qui était en phase de construction, mais ça allait encore prendre un petit moment. Une fois qu’il serait fini, ils regagneraient l’Australie, tous les trois, avec son père.

Non, peut-être tous les quatre, avec un peu de chance…

Bien sûr, un être manquait à cette équation. Pauvre Arthur… Mais se lamenter ne le ferait pas revenir. Il fallait continuer à vivre désormais.

Les mains sur le ventre, elle leva la tête et contempla l’infini du ciel.

 

Quand Caïn reprit connaissance, ce fut vraiment terrible. En proie aux affres de la crise de manque, il se tortilla plusieurs jours dans son lit en poussant des cris de douleur ; les hallucinations lui prêtaient des visions mystérieuses, apparemment effrayantes car il hurlait souvent des paroles incohérentes, et repoussait violemment son entourage. Parfois, en tentant de fuir, il tombait de son lit ou se cognait contre les murs.

Irwin aurait presque souhaité lui faire une nouvelle piqûre, au moins pour le soulager momentanément, mais il n’avait pas le produit à disposition ; et d’ailleurs, il fallait que Caïn en finisse avec la drogue. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer, mais c’était si douloureux, de le voir comme ça…

Il restait seul à s’occuper de lui. Les éventuelles personnes qui auraient accepté de lui venir en aide s’étaient enfuies, effrayées par les cris et la violence incohérente de Caïn. De même, on ne lui avait attribué aucun travail pour sa traversée gratuite sur le paquebot, car lui seul avait le courage de s’occuper de cet homme. Ce dont il ne se plaignait pas au final, car cela lui permettait de passer beaucoup de temps auprès de son protégé. Il avait hâte qu’il reprenne conscience et qu’ils puissent tenir, ensemble, une discussion cohérente au calme.

Depuis un peu moins d’une semaine, Caïn se sentait mieux. Bien sûr, il continuait de passer son temps à dormir, ou alors il restait hébété, le regard lointain ; mais il avait cessé de gémir et de hurler. En soi, c’était déjà un soulagement et nombreux avaient déjà manifesté leur soutien en venant lui rendre visite et lui souhaiter, malgré son air absent, un prompt rétablissement.

Bien sûr, la drogue commençait à évacuer son corps, mais pour autant il demeurait très amaigri et faible, et bien souvent le docteur venait tâter son pouls et prendre sa température, et repartait en hochant silencieusement la tête. Il semblait espérer son réveil, car ce serait la preuve indubitable qu’il se remettrait. Irwin, lui aussi, attendait ce jour avec impatience. Pour le moment, il restait toute la journée assis à son chevet, à lui tenir la main ou à caresser son visage.

« J’ai changé, pensa-t-il un matin. Quand nous nous sommes rencontrés, jamais je n’aurais cru que viendrait un jour où je me comporterais comme je le fais maintenant. Et pourtant… »

Il se souvenait de la façon violente dont il avait tenté de dompter Caïn. Jamais auparavant un garçon lui avait résisté avec autant d’acharnement ; même sous l’emprise de la drogue, il n’avait eu de cesse de s’opposer à lui. En insistant, Irwin avait été convaincu qu’il finirait par fléchir et lui atterrir dans les bras, mais au lieu de cela, Caïn avait choisi de s’enfuir, encore et toujours, de la pire des façons.

Ce n’était pas ta mort que je voulais.

Comment faire pour que tu m’accordes ta confiance ? Que tu me regardes enfin ?

D’une certaine façon, en lui tenant tête ainsi, le jeune homme était parvenu à attirer son attention et transformer son désir en obsession.

Ils parviendraient bientôt en Australie. Une fois là-bas, que deviendraient-ils ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il ne pensait pas revenir tout de suite en Angleterre : l’atmosphère du navire n’était assurément pas la meilleure pour la santé de Caïn. Le médecin qui s’occupait de lui avait affirmé que de longs mois lui seraient nécessaires pour se remettre, et l’air pur et sauvage de l’Australie se révélerait probablement meilleur que celui de Londres. Parfois, Irwin se disait qu’en l’envoyant seul sur ce nouveau continent avec Caïn, le destin lui offrait peut-être la chance de sa vie : il échapperait définitivement à ce monde d’intrigues et d’argent dans lequel il avait vécu depuis sa prime enfance. Il tenait l’opportunité de tout recommencer de zéro.

Je prendrai soin de toi, tu verras.

Juste comme il formulait cette pensée, son cœur fit un bond : Caïn venait de papillonner des paupières. Il le guetta attentivement : était-ce une nouvelle phase de stupeur, d’hébétude ? Est-ce qu’une fois de plus, le garçon ne le reconnaîtrait pas ? Il avait déjà été déçu tant de fois ; pourtant, il ne perdait pas espoir.

Le regard de Caïn se fixa un moment sur le vide ; puis, ses pupilles pivotèrent et se plantèrent dans les yeux angoissés qui le fixaient.

- Irwin ?

 

Le comte Gerald et Abel tournaient en rond, incapables de tenir une conversation digne de ce nom. C’était aujourd’hui le grand jour, et les deux hommes se sentaient aussi fébriles l’un que l’autre. De plus, ils se communiquaient mutuellement leur nervosité, et cela les rendait encore plus impatients. Est-ce que tout allait bien se passer ?

Là-bas, dans la chambre, Georgie était seule avec la sage-femme. En train de donner le jour à un nouvel être qui serait le trait d’union définitif entre leur petite famille. Dans leur groupe endeuillé par la mort d’Arthur, la vie continuait et pouvait encore se révéler heureuse.

Soudain, la porte s’ouvrit et ils se tournèrent d’un même mouvement. La sage-femme marqua un instant de silence, contemplant avec un sourire en coin l’angoisse qui tiraillait leurs traits ; puis elle cessa de les faire attendre et annonça joyeusement : « Le petit est né ! C’est un garçon. Félicitations, monsieur Abel. »

Le susnommé éclata d’un rire sonore, et des larmes débordèrent de ses yeux. Le comte Gerald, désormais son beau-père, l’étreignit avec force, tout aussi ému. Ils se pressèrent bientôt dans la petite chambre d’un pas silencieux, comme s’ils craignaient de déranger, ce qui était d’ailleurs le cas. Ils s’approchèrent de la jeune mère, paisiblement couchée sur un ample oreiller de plume. L’air apaisé, elle se reposait de ses efforts, et serrait dans ses bras un paquet de langes minuscule et pourtant grand si l’on songeait qu’il sortait de son ventre.

Le comte Gerald jeta un coup d’œil sur son petit-fils, dédia un clin d’œil à sa fille et se retira sur la pointe des pieds, afin de laisser les amants en tête-à-tête. Abel, lui, ne se lassait pas de regarder et regarder encore ce visage miniature, tout rond et potelé. Dire qu’il était issu de lui… D’eux deux…

- Tu peux le prendre dans tes bras, si tu veux, lui dit doucement Georgie.

- Non, ne le dérange pas, répondit-il d’une voix douce.

Il l’embrassa doucement.

- C’est ton enfant, à toi et à moi, ajouta-t-il rêveusement. J’ai du mal à le croire. Et pourtant, il est là. Il respire… c’est extraordinaire.

Elle hocha la tête. Elle se sentait elle aussi incroyablement heureuse ; elle appuya sa tête sur l’épaule de son mari et se plongea à son tour dans la contemplation du nouveau-né.

- Et pour son nom… commencèrent-ils tous les deux en même temps.

Ils eurent un petit rire gênés.

- Vas-y toi.

- Non toi.

- Je t’en prie.

- Bon d’accord… je pensais… je pensais à Arthur.

- Je le pensais aussi.

Ils se fixèrent, les yeux dans les yeux, un sourire sur les lèvres.

- Alors c’est décidé.

- Arthur.

- Arthur…

Le bébé hoqueta dans son sommeil, puis se réinstalla plus confortablement au creux du coude de Georgie. Qui sourit, baisa les lèvres de son mari et embrassa à pleines dents cette nouvelle vie qui s’offrait à eux.

 

Presque aussitôt, Caïn détourna les yeux. Comme s’il s’en voulait d’avoir laissé cette faiblesse lui échapper des lèvres. Irwin en fut blessé, mais il savait bien qu’il n’avait que ce qu’il méritait. Pourtant, la voix de Caïn s’éleva bientôt à nouveau, faible et comme résignée. Irwin éprouvait la plus grande difficulté à déterminé quelle genre de sentiments pouvait bien se dissimuler derrière elle.

- Où sommes-nous ?

- Eh bien… sur un paquebot.

- Un paquebot ?

Silence. Puis :

- Que s’est-il passé ? Je me souviens d’un flash sur un pont, où j’étais fou, je crois. Et puis, plus grand-chose. Seulement les rêves, et la douleur. Que s’est-il passé exactement, Irwin ?

L’espace d’un instant, le jeune noble fut tenté de mentir, de dire qu’il s’était enfui avec lui pour le sauver car il ne voulait plus rester à Londres mais lui prouver son amour pour lui, mais il sentait bien que Caïn jamais ne croirait à cette version. Et puis finalement, sa fierté le retenait quand même un peu. Alors, il lui dit la vérité, et lui expliqua tout depuis le début. Comment un homme et un garçon de son âge avaient pénétré dans sa cellule pour le libérer alors que lui était descendu pour l’achever, comment il avait été fait prisonnier et contraint de les suivre sur la route des quais, pour finalement tomber dans la Tamise en essayant de le repêcher (Fameuse idée avec ses bras ligotés dans le dos, lui fit remarquer Caïn, ce à quoi il ne trouva pas de réponse et il reprit son récit aussitôt, un peu trop vite en fait).

Et finalement, depuis tout ce temps, ils voguaient.

- Et vers où navigue ce paquet ? demanda Caïn.

- Vers l’Australie.

Irwin vit immédiatement le changement dans les yeux du garçon. Ses paupières s’écarquillèrent, et il demeura ainsi plusieurs secondes, le regarde dans le vague.

- L’Australie… C’est de là que je viens. Je pourrais retourner chez moi…

- Ah bon ? Eh bien… eh bien, c’est vrai, tu pourras retourner chez toi.

Irwin ne se doutait vraiment pas que Caïn était australien d’origine. Ceci dit, il avait un petit accent, c’était vrai, mais il n’aurait su le localiser avec précision. Eh ben voilà, maintenant il savait.

Mais ce constat faisait naître en lui un constat amer.

Finalement, je serai le seul exilé. Lui, il sera juste revenu chez lui. Je n’aurai aucune excuse pour lui demander de rester avec moi…

Caïn fixa son regard sur un Irwin étonnamment silencieux.

- Irwin ? Ça ne va pas ?

Il sortit de sa rêverie.

- Heu… non rien, Caïn, je…

- Irwin…

- Oui ?

- Je ne m’appelle pas Caïn. Mon vrai nom est Arthur.

- Ha ? Ha, heu oui…

En un éclair, Irwin se souvint. Arthur. C’étaient bien ainsi que les étrangers l’avaient appelé.

- Si celui dont tu m’as parlé me ressemblait tellement, comme un jumeau, alors il devait probablement s’agir de mon frère aîné.

- Ton frère ?

- Oui. Il se nomme Abel. C’est pour lui que… j’ai…

Oui, bien sûr. Un garçon kidnappé n’allait pas se risquer à donner son véritable nom s’il souhaitait protéger sa famille. Alors…

Caïn et Abel… Comme dans la Bible. J’aurais dû le remarquer plus tôt.

- Ravi de faire ta connaissance, Arthur.

Arthur esquissa un sourire. Un sourire triste, mais un sourire quand même ; devait-il y voir un signe encourageant ? Mais par la suite, ils n’échangèrent plus un seul mot. Il comprenait parfaitement le mutisme de son compagnon : après tout ce qu’il lui avait fait subir… Pourtant, il osa briser le silence une nouvelle fois :

- Je ne voulais pas vraiment te tuer, tu sais, même si j’y étais résigné.

- Je crois savoir.

Il croyait savoir quoi ? Mystère…

- Dis-moi Irwin…

Il releva précipitamment la tête.

- Quoi ?

- Tu es resté tout ce temps à mon chevet ? Je veux dire, depuis notre départ de Londres ?

- Eh bien… Oui.

- D’accord. C’est tout ce que je voulais savoir.

Puis il détourna les yeux. Sans plus rien ajouter, Irwin se leva et regagna sa couchette. D’un seul coup, il se sentait de trop aux côtés de Caïn… Non, d’Arthur.

 

Arthur avait déjà eu l’occasion, par le passé, de constater qu’Irwin de Dangering n’était pas un si mauvais homme qu’il voulait s’en donner l’air. Au moment de leur rencontre, son seul désir était de suivre les traces de son père, et son père, lui, était indéniablement mauvais. C’était le duc de Dangering qui se livrait à des trafics de drogue, c’était lui qui avait pris la décision de droguer Arthur pour l’empêcher de s’enfuir par ses propres moyens, lui encore qui avait décidé de l’enfermer dans ce cachot mal famé. Irwin, lui, n’avait rien réellement souhaité de tout cela, il n’avait fait que suivre les décisions paternelles. Comme le désirait la société de leur époque, comme l’exigeait son devoir de fils. Toutes ces histoires étaient bien compliquées.

Irwin, lui, n’avait désiré que son corps ; et encore, il aurait pu le prendre par la force mais il ne l’avait pas fait. Il avait tempêté, crié, doublé les doses de drogues et fracassé des objets contre les murs, il l’avait même détenu dans les pires conditions mais à aucun moment il n’avait levé la main sur lui. Bien au contraire, il lui avait sauvé la vie quand il avait tenté de se suicider, il l’avait soigné toute la nuit suivante, puis il était venu lui rendre régulièrement visite dans sa cellule. En dernier recours, quand il avait compris sa volonté ferme et définitive de mourir, il avait pris sur lui pour venir lui accorder lui-même le repos éternel. Arthur ne lui en voulait pas d’avoir tenté de le tuer, bien au contraire, à ce moment c’était l’acte le plus charitable qu’il ait pu accomplir pour lui.

Et aujourd’hui encore… Arthur n’en avait rien dit, mais il avait eu des périodes de lucidité au cours des dernières semaines écoulées ; il se sentait alors trop mal ou éreinté pour prendre la parole, mais il avait remarqué la veille constante d’Irwin. A aucun moment il ne l’avait quitté, il le savait. Et si à présent il s’était éloigné de lui, c’était seulement et uniquement pour le laisser en paix avec ses pensées.

Au fond, c’était un homme tellement prévenant… et il lui devait beaucoup. Sans lui, il serait probablement déjà mort ; sans lui, tout aurait été pire.

Il savait qu’Irwin l’aimait.

Mais Arthur, lui, aimait Georgie…

Brusquement, il se demanda ce que devenaient son frère et sa sœur adoptive. Etaient-ils vivants ? Il le souhaita de tout son cœur.

 

- Abel, Abel ! Regarde ! Arthur marche !

Georgie, émerveillée, se serra contre le bras de son père. Abel, qui travaillait à ses plans, sortit en toute hâte pour profiter pleinement du petit miracle. Il se sentait vraiment fier de son petit. Il ne le voyait pas grandir !

- Si ça continue comme ça, il sera grand avant notre retour en Australie.

Il remarqua la brève lueur d’inquiétude dans les yeux de Georgie et s’empressa d’ajouter :

- Mais non, ne t’en fais pas ! Je plaisantais ! Le bateau commence déjà à être bâti d’après les plans de base. Il ne reste que les finitions. Nous serons bientôt de retour chez nous, ma chérie.

Georgie lui dédia un sourire éclatant.

Chez nous… En Australie… Comme ce jour me tarde !

 

- Terre ! s’écria la vigie.

Le cœur d’Irwin se serra…

Demain, nous toucherons l’Australie… déjà…

Date de dernière mise à jour : 21/01/2014

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