Manga : Semaine du Shôjo 2014 : Qui est la meilleure shôjo ou yaoi mangaka et pourquoi ?

Club shojo semaine shojo 2014 550x536Article rédigé pour la Semaine du Shôjo, organisée par le blog Club-Shôjo

 

En cette Semaine du Shôjo, le blog Club-Shôjo nous invite à répondre à cette épineuse question. Oui, épineuse ; car si tout le monde a probablement son ou sa mangaka préféré, qualifier quelqu'un de "meilleur" paraît tout de suite plus audacieux et surtout, la diversité des goûts et des critères rend difficile une telle affirmation, d'autant plus qu'en France, l'opinion ne peut être que biaisée par le fait que l'on ne peut se baser que sur les oeuvres traduites, qui pour bien des auteurs sont bien loin de refléter l'ensemble de leur travail (pour ceux d'entre vous qui me liraient en ayant atterri ici par le biais de la Semaine du Shôjo et qui donc ne me connaîtraient pas encore, je précise que je fais partie des rares yaoistes à refuser totalement de lire des scans, et que j'ai toujours acheté mes manga, y compris à l'époque où ils n'existaient pas encore en France, et y compris pour ceux qui ne sont pas encore traduits. L'existence des scans est donc totalement exclue ici).

Aussi va-t-il de soit que l'article qui suit est complètement subjectif et reflète uniquement mon propre point de vue, quand bien même vais-je tenter de le détailler autant que possible. Par ailleurs, et vu la thématique assez évidente de ce site, je vais me pencher plutôt sur les mangaka de yaoi ou de shônen-ai, en laissant le shôjo classique aux blogs plus "généralistes".

Pour commencer, la première question que je me poserais est : qu'est-ce qu'une bonne mangaka ? (Et voilà tout de suite les critères subjectifs qui rentrent en jeu...)
Pour moi, une bonne mangaka est d'abord quelqu'un qui sait faire de bons manga. OK, jusque là, c'était plutôt facile. Cependant, pour être qualifiée de "bonne mangaka", cette personne doit pouvoir être jugée sur plusieurs oeuvres au minimum, ce qui inclut un long terme et donc une auteur ayant déjà une certaine carrière derrière elle. Et chacune de ses séries, ou en tout cas la majeure partie, devront être assez qualitatives pour qu'il vaille la peine de se pencher sur chacune de ses sorties, puisque l'on sera sûr qu'il s'agira (probablement) d'un bon manga. 

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Cependant, pour être la "meilleure mangaka" et pas seulement une "bonne mangaka", il y a à mon sens un élément supplémentaire à ajouter, et c'est le fait de savoir se renouveler. En effet, il est très facile de faire de "bons manga" en utilisant toujours les mêmes ingrédients ayant déjà fonctionné et dont on est certain qu'ils vont marcher, sans jamais prendre de risque ou s'écarter d'un iota de ce que l'on a déjà fait, ou de ce que d'autres ont déjà fait. 

Dans le yaoi, c'est d'ailleurs un peu particulier ; en fait d'une certaine façon, c'est encore plus important que dans les autres genres parce que le yaoi tend à être vraiment archi-stéréotypé. Il existe de très nombreux codes qu'il est très facile de se contenter de suivre comme juste les étapes d'une recette de cuisine, concernant aussi bien les personnages que le scénario, les thèmes, le rythme, etc. De plus, de nombreux acteurs du yaoi (j'entends par là aussi bien les auteurs que les éditeurs et les lecteurs, car il est évident que quelque chose d'aussi répandu ne peut être que le fruit d'un entraînement mutuel), à force de baigner jour et nuit dans l'homosexualité masculine, perdent leurs repères et finissent par oublier à quoi ressemble le monde normal.

533 3Les conséquences de cette "maladie", que je me permets ironiquement de qualifier de telle (j'en suis moi-même atteinte), sont parfois assez cocasses au quotidien pour les fujoshi, puisqu'elles poussent souvent à envisager toute paire d'hommes trouvée dans la rue comme couple potentiel, à se poser des questions absurdes comme se demander si son patron serait plutôt un uke ou un seme, ou encore à se retourner brusquement sur un couple entraperçu du coin de l'oeil, pour au final constater avec déception qu'il s'agissait d'un couple hétéro.
Cependant, pour la production, cela a des conséquences un peu plus graves puisqu'on en vient à se retrouver avec une foultitude de titres souffrant de cette vision du monde déformée, avec au final les stéréotypes que l'on connaît et qui font que tant de gens n'aiment pas le yaoi (et on peut les comprendre) : je parle de ces manga où l'homosexualité paraît complètement normale et naturelle, où les personnages ne se posent aucune question quant à leur attirance pour une personne du même sexe, où les filles n'existent d'ailleurs même pas, où les hétéros deviennent des homos par la magie du saint esprit, etc. Cela au détriment de tout réalisme ou crédibilité, de sorte qu'on n'y croit pas une seconde et qu'il est possible de prendre du plaisir à la lecture seulement si l'on considère effectivement l'homosexualité comme une norme, en tout cas dans ce type de manga, ce qui est le cas comme je l'ai dit, des fujoshi gravement atteintes qui ont fini par s'habituer.

a-pervert-glasses-boys-love-idp.jpgAutre stéréotype assez désagréable (en tout cas pour moi) et trouvant son origine également dans le fait qu'à force de lire trop de yaoi on finit par s'habituer, l'omniprésence des scènes de sexe. Oui, il est vrai que quand on aime les yaoi, en général on aime les scènes de sexe qui vont avec. Cependant, le système de prépublication au Japon et la parution des chapitres l'un après l'autre, mène trop souvent à la loi de "la scène de sexe obligatoire par chapitre" qui elle-même conduit à des aberrations narratives comme des scènes de sexe omniprésentes tout au long du manga, voire qui parfois en sont clairement la seule finalité et le scénario autour n'est qu'un vague prétexte pour expliquer leur succession.
Les personnages se retrouvent à coucher ensemble avant de connaître leurs noms et à trouver ça normal. Plus grave, il n'est pas rare que cette partie de sexe soit imposée, ce qui mène à la banalisation du viol alors qu'il s'agit à la base d'un thème grave qui ne devrait jamais être pris à la légère ; pour ne rien arranger, souvent le sexe est confondu avec l'amour : imposer du sexe devient une preuve d'amour, en ressentir du plaisir (ce qui est une aberration en soit aussi) montre qu'en fait on est amoureux même si on ne l'était pas avant, si on couche ensemble c'est qu'on est amoureux, etc. Cette confusion est sans conteste, pour ma part, ce que je déteste le plus dans certains yaoi et qui me gâche souvent la lecture.

Bref, tout ça pour dire : pour moi, la meilleure yaoi mangaka ne doit pas seulement avoir un dessin régulier et créer des histoires distrayantes, elle doit aussi savoir se renouveler, ne pas toujours faire la même chose, éventuellement s'essayer à différents genres, ne pas oublier que l'amour est d'abord un sentiment et pas seulement du sexe et qu'il doit y avoir une progression dans la relation entre deux personnages, et enfin se souvenir que l'homosexualité n'est pas répandue chez la totalité des hommes de la Terre et en ce sens, conserver un minimum de réalisme ou en tout cas, de crédibilité.

Hero heel 360026Ce qui m'amène maintenant à essayer de trouver des noms et en pour choisir un, il faut bien dire que cela n'a rien d'évident tellement les mangaka, comme tout le monde, possèdent des points forts et des points faibles et donc, qu'elles ont en général certaines des qualités que je viens de citer tandis que d'autres auteurs en ont d'autres.
Par exemple, Makoto Tateno sait faire des histoires dans des genres variés, en un ou plusieurs tomes, avec un ou plusieurs couples, mais son traitement de l'homosexualité reste superficiel. Masara Minase a un graphisme splendide et un bon rythme, ses manga sont distrayants à lire, mais ils sont tous construits de la même façon, au point qu'il est possible de prédire pour chaque événement à quel chapitre voire à quelle page ils auront lieu, et son traitement de l'homosexualité est superficiel. Ayano Yamane a un beau trait et des intrigues qui sortent de l'ordinaire, mais elle n'a que peu de séries à son actif (en tout cas en France), et surtout elle a du mal à maintenir une qualité constante sur toute la longueur de ses séries, à moins de faire des one-shot, et encore. Hinako Takanaga dessine magnifiquement et sait émouvoir comme personne (et je l'aurais sans doute citée si le sujet de cette réflexion avait été "ma mangaka préférée" et non "la meilleure mangaka"), mais elle se cantonne à la catégorie romantique légère, en faisant un peu toujours la même chose.

Je pourrais continuer longtemps mais après toutes ces digressions, et parce que cet article commence gentiment à tirer inutilement en longueur, il serait temps de répondre à la question posée alors cessons là le suspens : pour illustrer cet article, j'ai choisi Tôko Kawai.

Jeu kawai
Oh, elle avait des rivales. J'ai hésité avec Yuki Shimizu et ses incontournables Love Mode et Ze, deux modèles exemplaires de séries longues, matures, complexes et variées, au concept intéressant, en particulier dans le cas de Ze. Cependant, elle n'a sorti que deux séries en France, même si elles sont toutes deux hors normes. Ou encore Youka Nitta et son inégalable Haru wo date ita et le sympathique (mais plus dispensable) Kiss Ariki - malheureusement, en France on ne la connaît pas assez, vu le peu de traduction, pour pouvoir affirmer que tous ses manga sont bons. J'ai été tentée également d'évoquer Kazuma Kodaka, qui dessinait déjà du yaoi lors des balbutiements du genre, et qui y a donc largement contribué par des œuvres nombreuses et variées (mais c'est personnel, j'ai quand même un peu de mal avec son style, et son dessin n'est franchement pas très beau.) Et puis il y avait la très talentueuse Kano Miyamoto, qui était la plus sérieusement en lice pour le titre, et là la décision s'est jouée à un cheveu puisque je préfère (mais de peu) le style de Tôko Kawaii, qui me semble contenir plus d'humour et de légèreté mais pas moins de sérieux.

Ce que je veux dire, c'est que ma réponse n'a rien de tranché, et surtout rien d'objectif. J'ai beau avoir tenté de prendre du recul, et avoir détaillé ce recul par des arguments que j'ai essayé d'expliquer au mieux, il n'en reste pas moins que mes critères de choix sont complètement subjectifs. 

Je sais que le dessin de Tôko Kawai ne plaît pas à tout le monde, mais qu'il séduise ou non, pour ma part je considère comme une qualité le seul fait qu'il ne semble pas copié-collé des multitudes de shôjo et yaoi forgés tous sur le même modèle, au point qu'ils semblent parfois avoir été tous dessinés par une seule et même personne. Dans le même ordre d'idées, Tôko Kawai ne se contente pas de créer ses scénarii en les basant tous sur le même modèle stéréotypé. Elle fait un véritable effort d'imagination pour toujours construire des intrigues différentes ; chacun de ses manga possède un thème, un ton, des personnages bien distincts qui donnent de la personnalité à chacun de ses titres.

Ses synopsis sont également matures et réfléchis ; ils ne sont ni superficiels, ni expédiés à la va-vite. Et si elle fait indéniablement du boys love, je crois néanmoins qu'elle se soucie davantage de la crédibilité de ses histoires que beaucoup de ses pairs. C'est une mangaka qui est aisément conseillable à qui souhaite découvrir le yaoi par ouverture d'esprit, mais tout en étant légèrement échaudé par ce qui a pu être vu par le passé. Ses manga restent d'ailleurs en principe assez softs, car ce qui l'intéresse, c'est avant tout un bon scénario et pas seulement des scènes de sexe ou de baisers imbriquées n'importe comment. 

Pour toutes ces raisons et pour son côté "pas seulement réservée aux fans de yaoi", je participe à cette Semaine du Shôjo en élisant Tôko Kawai au titre de "meilleure yaoi mangaka" (selon moi bien entendu). Si vous ne la connaissez pas encore, n'hésitez pas à réparer cette bévue en vous procurant l'un de ses titres. Même si vous êtes allergique au yaoi. Surtout si vous êtes allergique au yaoi. Vous en découvrirez alors très certainement une nouvelle facette !

Retrouvez Tôko Kawai sur Le monde du Boys Love :

=> Tous les manga de Tôko Kawai

 

Lisez les articles des autres blogs participant à la Semaine du Shôjo :

 

 

Merci à Club-Shôjo pour l'organisation de cet événement !

Date de dernière mise à jour : 09/06/2014

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